Chaque été, on les voit arriver dans la cabane et on l’entend lui : «Allez il faut faire un tri ! Il faut faire de la place, le vide ! » Elle, elle le suit, d’un pas décidé. Elle a dit que oui bien sûr, il a raison, il faut faire le vide, on entasse trop de choses au fil du temps. Allez, oui, d’accord ! C’est parti. On prend un caisse, puis deux, on essuie, on transvase d’une caisse à une autre, on sort des sacs poubelles, ça on jette, ça on garde. Il a l’air ravi qu’elle accepte de se débarrasser d’autant de choses d’un seul coup. Il en profite. Allez, on enchaîne ! Mais, il ne voit pas lui que, petit à petit, son visage à elle se ferme. Que les larmes montent aux yeux. Qu’elle est loin dans ses pensées, dans ses souvenirs. Elle a revu les habits de bébé de son fils, elle retrouve des cadeaux de ses élèves, elle retrouve toutes les lettres d’un temps lointain, de ses parents, de son frère. Elle en relit quelques unes et elle se met à pleurer. Non ça je garde ! Ca aussi ! Ca encore ! Ca y est ça recommence...C’est fou comme elle peut être nostalgique ! Chaque objet la renvoie à ce qui était et qui n’est plus. Un petit rien peut la faire pleurer. C’est pour ça qu’elle n’aime pas tellement son anniversaire, qu’elle n’a jamais aimé les premiers de l’an. Pour beaucoup c’est un de plus, c’est un renouveau, un commencement de quelque chose. Pour elle c’est un an de moins, c’est s’éloigner un peu plus de l’enfance, de sa jeunesse, pour elle c’est la fin de quelque chose. Alors trier et jeter les objets, c’est trop dur. C’est renoncer au temps d’avant et ça, elle n’est jamais vraiment prête. Alors elle repart avec les objets qu’elle a redécouverts, elle les range ailleurs dans la maison et lui, les bras ballants, se dit parce qu’il l’aime comme elle est, que ce n’est pas grave, qu’il tentera à nouveau l’été prochain.
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lundi 13 avril 2020
lundi 30 mars 2020
Ô temps suspends ton vol...
C’était le seul endroit où elle pouvait penser à lui et pleurer sans crainte. Elle sortait alors de sa poche la photo qu’il avait prise d’elle sur le pont. Elle la gardait toujours sur elle, dans la poche de sa robe, celle qu’il aimait tant.
Cet endroit le plus intime de la maison était le lieu où elle s’autorisait à penser à lui, à l’aimer à nouveau. Elle se regardait dans le petit miroir au dessus du lave-main, imaginant son regard vibrant posé sur elle. Elle fermait alors les yeux et essayait de retrouver la chaleur de ses baisers.
Cela n’avait duré que quatre jours mais ce furent les quatre jours les plus heureux de sa vie. Quatre jours d’abandon de soi. Quatre jours éternels. Elle avait failli tout quitter et le rejoindre. Elle l’avait vu, là, sous la pluie, mais elle n’avait pas osé les abandonner... Elle, la femme au foyer si sage, elle, la mamma italienne, comment pouvait-elle imaginer laisser ses enfants ? Qu’aurait-on dit ? Elle avait déjà quitté son métier de professeur à la naissance de leur premier enfant. Et ce jour-là, elle s’était à nouveau sacrifiée, abandonnant ainsi tous ses rêves de liberté, renonçant ainsi à l’homme de sa vie. Elle avait pourtant fait sa valise. Mais la raison et le qu’en dira t-on l’avaient emporté. Elle était revenue à la routine, à la réalité.
Où était-il aujourd’hui ? Sûrement dans un de ces pays lointains dont il aimait tant lui parler. Pensait-il encore à elle autant qu’elle pensait à lui ? Leur amour aurait-il résisté au temps ? Ne se seraient-ils pas lassés ? Une chose était sûre : elle avait aimé. Et “ce genre de certitude, on l’a une fois dans sa vie”.
Ses enfants et le devoir qui l’appelaient la faisaient alors sortir de sa rêverie mélancolique. Elle séchait ses larmes, rangeait l’unique preuve de cet amour inoubliable dans sa poche, déverrouillait le loquet et les yeux rougis, quittait ce lieu qui la ramenait irrémédiablement vers ce vertige irrésistible pour retourner à son existence ensommeillée.
mercredi 25 mars 2020
Je me sens si seul
Ah ben super ! Ces deux là ne sont vraiment pas stressés ! Tous mes potes m’ont dit qu’ils avaient été ravitaillés à ne plus savoir qu’en faire, que ça débordait de partout, qu’ils avaient même dû rentrer un peu le ventre et moi ... moi, rien ! Comme d’habitude ! À peine de quoi tenir trois jours ! Et que du bio ! Marre de ces brocolis, carottes, laitues, radis noirs et avocats. Marre des yaourts nature. J’ai envie de junk food, un peu, des fois, oui, du gras, du bon gros gras qui tient au ventre, du sucre, des additifs, des E machin en veux tu en voilà ! La malbouffe quoi ! En période de crise, c’est bien connu, on se jette sur tout, on mange, on mange pour oublier ! Ben non ... Ici c’est la routine, le train train. Rien de nouveau sous le soleil ! Ils ont compris quand même qu’ils allaient être confinés ? Qu’il ne faudrait sortir que pour des courses de première nécessité ? Déjà qu’en temps normal, on me remplit au jour le jour, là, je m’attends au pire ! Ah oui, ça, on me nettoie plus souvent ... et vas-y qu’on me désinfecte, qu’on me savonne ! Mais je m’en fous d’être propre moi ! Je veux être PLEIN !
Et je me sens vide et seul ...
lundi 23 mars 2020
L'oranger de Séville (Citrus aurantium)
« Ras-le-bol, déprime, trouble anxio-dépressif, burn-out». Ça en a des noms ce qui lui tombe dessus ! Arrêtée deux semaines.
Direction le sud.
Dix heures de route et vingt degrés plus tard, la voilà Plaza Santa Cruz. Ouvrir les volets, avancer sur le balcon. Un doux parfum. Et soudain revivre !
Ils sont là, tout autour, blancs, fleuris, embaumant à nouveau sa vie.
L’oranger, sa madeleine à elle.
L’oranger des rues de son enfance.
L’oranger dans la chaleur du soir.
L’oranger derrière lequel montent ces voix qui piaillent et cette langue qui chante. L’oranger, l'emblème de la ville. Comme ces patios privés ouverts aux regards des passants par une porte entrouverte, ces fontaines basses ornées d’azulejos et ces majestueux palais arabo-andalous.
Pas une rue (ou presque) sans son oranger obsédant et merveilleux... Le soleil et la chaleur de Séville, emmagasinés pendant la belle saison, ont fait pousser là ces fruits lourds et parfaits.
Le soleil et les orangers. Revenir à la sérénité, à la joie, au rire, à la vie.
Oubliés les doutes. Oubliée la peur. Oubliées les larmes et les nuits sans sommeil.
Elle ne pense qu’à s’enivrer. S’enivrer du parfum des orangers. Respirer. Respirer à nouveau.
Un oranger. Et la vie va recommencer.
jeudi 19 mars 2020
Fatima
Elle s'est fait belle et elle a revêtu sa plus belle jupe. Une jupe ! Elle, le garçon manqué qui joue aux billes, aux petites voitures et qui se dépense sans compter au ballon prisonnier dans la cour de récré. Elle qui revient de l'école avec les genoux écorchés, éraflés. Petite fille aux pantalons souvent usés aux genoux et que sa mère raccommode avec des gros morceaux de cuir, comme en témoignent de nombreuses photos de classe. Elle porte aussi ce beau chemisier à fleurs dont elle est si fière, tant cette preuve de féminité est rare dans sa garde-robe. Oui, elle s'est fait belle. Elle a enfilé son beau bracelet d'argent et a fait ressortir sa chaîne en or, au bout de laquelle on peut apercevoir sa médaille de baptême. Elle l'aime ce pendentif que sa grand-mère maternelle a fait graver. C'est étrange comme elle l'aime : non seulement il y a une erreur sur son prénom ( un « c » au lieu d'un « k », elle qui passe sa vie à préciser « avec un k » quand on lui demande son prénom), mais en plus, elle est une athée fervente et acharnée.
Son frère est tout beau aussi avec sa raie sur le côté. Tous les matins, il a droit à un coup d'éponge énergique sur le visage ! Si énergique qu'il grimace. Il brille presque dit-on dans la famille. Cela les fait beaucoup rire, lui beaucoup moins. Elle, cela la dégoutait un peu de savoir qu'on nettoyait le visage de son frère avec l'éponge qui avait servi à tout dans la cuisine !
Les voilà réunis tous les trois sur le balcon de leur appartement, à Casablanca, « angle rue Péronne et Dellys ». Cette adresse résonne encore, même trente-sept ans après. Cela doit être l'hiver.
Pourquoi les a t-on fait poser là, tous les trois ? Elle ne sait plus. Elle se rappelle juste que ses parents étaient passionnés de photos et développaient eux-même leurs photographies noir et blanc en les trempant dans des bacs étranges, dans la petite salle de bains de l'appartement. Qu'il était alors strictement interdit de rentrer dans cette pièce calfeutrée où régnait une inquiétante lumière rouge. Elle se souvient juste de l'odeur des produits, des photos qui séchaient sur un fil. Parfois elle avait le droit d'être présente dans ce labo improvisé, et elle était impressionnée par cette ambiance, cette odeur et ces images qui apparaissaient petit à petit.
Cette photo dans la cuisine, c'est une photo pleine d'amour et de complicité. Ces mains qui se mêlent, qui se tiennent, qui semblent dire « on se protège », «on s'aime». Les mains de Fatima qui les entourent. Ces petites mains de la grande sœur. Fatima est là, partout, tout le temps, tous les jours. Elle a passé huit ans de sa vie avec elle. Fatima s'occupait d'elle jusqu'à ce qu'elle soit en âge d'aller à l'école. Fatima l'a gardée quand ses parents sortaient le soir. Fatima était là tous les jours, du matin au soir. Elle aimait quand Fatima cuisinait son merveilleux couscous ! Elle le disait à tout le monde à l'école. C'était comme un jour de fête ! Fatima était venue passer un été au Pays Basque avec eux, car elle rêvait de voir la France mais elle n'avait pas tellement aimé ce pays, Fatima. Et un jour tout s'est arrêté. Il a fallu partir, se quitter, quitter ce monde familier dans lequel elle vivait depuis qu'elle avait deux ans, donc à vrai dire depuis toujours. Elle n'oubliera jamais les cris, les pleurs de Fatima quand il a fallu se dire au revoir ou plutôt adieu, car tout le monde comprenait que c'était à jamais. Elle n'oubliera jamais ces effusions, ces griffures sur le visage, ces bras qui la serrent si fort qu'elle croit étouffer. Elle n'oubliera jamais ces mots hurlés : « Vous êtes mes enfants ! Ne prenez pas mes enfants ! ». C'est ce qu'elle entend, c'est ce qu'elle voit chaque fois que ses yeux s'attardent sur cette photo dans la cuisine, cette photo qui fane, cette photo qui la ramène au Maroc, à son enfance, à l'insouciance.
C'est une simple photo qui fane dans la cuisine, la photo de Fatima.
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