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lundi 13 avril 2020

Le coeur en nouilles





Un cœur en nouilles roses collées sur un carré de carton peint en bleu avec ces mots tracés au feutre noir d’une écriture de maîtresse « Bonne fête, maman », le tout badigeonné de vernis jaunâtre. 
Voilà l’objet qui à chaque rangement de printemps te saute dans les mains.

Pourquoi une maîtresse a-t-elle imaginé et fait réaliser à une vingtaine d’âmes innocentes cette chose censée représenter l’amour pour leur maman ? Cet objet serait-il un clin d’œil d’une rebelle féministe ? 

Il t’interroge de toute façon, toi qui a été si émue quand ta petite ébouriffée te l’a donné avec tant de fierté il y a des lustres.

D’abord attendrie, tu as posé la carte sur une étagère du buffet de la cuisine ; embarrassée tu l’as rangée dans un tiroir de ton bureau ; dépitée, tu l’as enfouie dans une boîte de photos à classer, et vaincue, tu l’as abandonné dans un carton dédié aux objets à trier avant déchèterie.

Mais là, tu ne peux aller plus loin dans la trahison. Tu reprends le cœur délavé et d’un geste furtif le replace dans le dossier « à faire »

Tu prends ta guitare, tu as trouvé ! Ta prochaine chanson pour enfants : l’histoire d’un cœur en nouilles rencontrant dans la forêt des objets trouvés un cœur d’artichaut ! 

lundi 30 mars 2020

L'aventurier



7 ème jour :

Notre arrivée tragique et la surprise d’être encore de ce monde  firent que nous n’eûmes pas, avant ce jour, de temps ni d’énergie pour ordonner les choses concernant nos intimes obligations.

Bien que non loin de notre caverne, nous avançons péniblement dans une haute végétation touffue. Un buisson épineux nous blesse, une plante aux énormes feuilles gluantes nous barre le passage, nous trébuchons sur les pierres recouvertes de mousses abondantes.

Enfin, à quelques pas s’ouvre une clairière. Avec quelques coups de machette bien dirigés, nous coupons des tiges de bambous et des morceaux d’une liane qui se balance au-dessus de notre tête. Nous érigeons trois cloisons assez solides sur les trois côtés du trou carré que nous avons creusé dans la tourbe. Nous posons deux pierres de chaque côté de la cavité afin de maintenir la stabilité de notre future posture.

Nous confectionnons de la même manière rudimentaire un toit que nous recouvrons d’amples fougères maintenues par un entrelacs de tiges souples. Cette première architecture nous satisfait et pour terminer l’ouvrage, nous cueillons une grande orchidée et la plaçons de façon qu’elle absorbe, par son délicieux parfum, nos humeurs quotidiennes.

Nous sommes assis sur ce promontoire, la vue non troublée par quelques obstacles s’étend vers  la forêt. Une source s’écoule à un pas, le chant de milliers d’oiseaux nous rend presque gai.Plus tard, un perroquet vient nous narguer en se posant sur le faîte du toit.

Nous savourons ce moment de paix et de communion avec la nature et nous nous ressentons à nouveau humain. Cette modeste cabane nous rend heureux malgré l’abîme de solitude future que nous percevons.  


Quelque humain viendra-t-il  un jour espionner notre entreprise  ?

dimanche 22 mars 2020

Le grand cyprès




Marraine Hélène a perdu son mari depuis 3 mois. Elle a pris en pension la petite pour se consoler pendant quelques semaines, c’est la tradition dans la famille, les enfants viennent adoucir le cœur rempli de malheur des vieux.
Elles empruntent la route de campagne qui mène au cimetière, dépassent les derniers jardins du village ; la petite sautille, ses souliers vernis claquent sur le goudron. La vieille a dans les bras des dahlias et quelques roses en boutons.
Elle pousse le grand portail de fer. Hélène a inventé depuis ce jour de solitude un trajet bien ordonné. On tourne à gauche, on s’arrête aux robinets, on remplit le broc de fer blanc. On longe une petite allée couverte de gravier. La petite se faufile entre les pierres moussues, monte et descend les rebords des caveaux malgré l’interdiction.

Une fois les fleurs déposées, les tiges fanées coupées, après un moment de silence, elles empruntent une voie bien plus large qui monte en douceur et arrivent au carrefour d’où partent trois chemins identiques.

C’est là qu’il se dresse le grand cyprès du cimetière, zébrant le ciel bleu de juillet, il dépasse largement tous les autres plantés ici et là. 
De son vieux tronc empâté montent des branches sombres et épaisses qui s’enroulent jusqu’au sommet. IL oscille lentement entre deux nuages. Pour voir sa cime qui se balance, il faut pencher la tête en arrière, les narines se remplissent alors de son odeur de térébenthine. 

La petite ramasse les fruits collants de sève. Marraine Hélène lui essuie les doigts. 

– Maintenant, on va goûter, on reviendra demain.

 En évitant de glisser sur les branches sèches et les racines qui dépassent, elles contournent ce vieux bonhomme intranquille.

Il fait plus frais à cet endroit, une rude caresse de vent les raccompagne dans l’allée qui descend jusqu’au portail. 

– C’est ce grand cyprès qui protège le cimetière quand les vivants sont occupés !

vendredi 20 mars 2020

Bêtise





Elle pénètre dans l’atelier, une belle pièce lumineuse autrefois ordonnée. Rien n’est à sa
place, un amoncellement de papiers écrase le bureau, des tableaux inachevés aux couleurs
oubliées, les coussins sont avachis, les plantes ont soif et les toiles d’araignée frémissent.
Avec l’énergie du petit matin, Marie s’avance, ranger un peu tout de même !

Et là, elle l’aperçoit, la photo prise il y a… 40 ans ! Le cadre de bois a pris des piquetis de
mouches, la vitre en Plexiglas est rayée. Habituellement, Marie n’aime pas encadrer les photos, c’est fastidieux et on s’en lasse.

Il a 5 ans en culotte courte jaune soleil et sweat du même ton. Il trône sur le rebord d’un
massif de fleurs à une bonne hauteur d’homme, ses petites baskets dépassent dans le vide etaccentue la précarité de sa position. Il a saisi un tuyau d’arrosage en plastique vert et regarde l’eau s’écouler. Il est vraiment perché comme un oiseau lumineux, la courbe douce de sa nuque contraste dans le ciel bleu. Derrière lui au loin, les collines protègent . Il a l’air sérieux des gamins qui font des bêtises, dans l’action ils oublient leur forfait ; un petit garçon libre qui fait ce qu’il veut tranquillement.
Elle n’a pu le gronder ce jour-là, et a préféré prendre un cliché.
Marie s’émerveille, les souvenirs sont si doux, Marie s’échappe !