Qu’il soit petit ou grand, c’est toujours pareil. Il accueille, thésaurise, transforme la matière. Le froid qui l’habite n’y change rien, certains éléments vivent et meurent dans son ventre. Ou plutôt vivent, développent de nouvelles formes, des odeurs. Le dessus de la confiture devient blanc, la salade se recroqueville, et le tofu rabougrit.
Ouvre moi, dit le frigo, partageons avant de perdre. Tu m’as tant donné, j’aimerai te rendre. Accepteras-tu à ton tour de recevoir ce que j’ai gardé pour toi?
Après tant d’années à ranger avec minutie des merveilles qu’elle ne goûterait peut-être pas, elle profita d’une période d’arrêt pour ouvrir la porte du garde manger. Elle observa ses manques, nettoya le pourri, fit un grand tri. Ce jour là, après avoir fait face aux pertes et aux oubliés, elle décida d’ouvrir plus souvent cette porte derrière laquelle tant de bonne nourriture l’attend, et de mieux choisir, ce qu’elle y met dedans.
Frigos de tous pays, soyons solidaires, UNISSONS NOUS !
Si comme le mien, vos propriétaires vous maltraitent et vous en font voir de toutes les couleurs, rebellons nous !
Si vous aussi, êtes selon leur bon ou mal vouloir :
gavés de produits bourrés d’huile de palme qui empâtent nos habitacles,
souillés par la vinaigrette dégueulant d’un Tupperware mal fermé,
envahis de pyramides de boites où végètent des restes oubliés côtoyant un méli mélo de vestiges racornis,
aveuglés par des emballages vides,
étouffés par les choux fleurs, haricots verts, pastèques, tomates cerises, courges, courgettes, poivrons…qui s’agglutinent et se pressent désespérément contre les parois du compartiment légumes en attendant le jour de leur délivrance, improbable pour la plupart d’entre eux !
Si vous aussi êtes exaspérés,
de les voir hésiter de longues minutes entre un yaourt au lait de coco ou une crème dessert « Bonne Maman », sans voir que la lumière tachycarde,
que les boites de suppositoires et gels intimes occupent l’emplacement de la boite à œufs,
qu’en prenant une bière, ils posent et oublient leur téléphone portable à côté du camembert qui n’en demandait pas tant.
qu’ils vous alourdissent de magnets, en relief, en couleur, plats, puzzles du continent africain à jamais incomplets…
(Vive les PIN’S !)
BATTONS NOUS mes frères pour un avenir meilleur !
Rappelons-leur que nous faisons partie de leur vie,
Exigeons le respect de notre intérieur et des dates limites
POUR NOUS FAIRE ENTENDRE, ENGAGEONS NOUS A NOUS ENDUIRE DE GIVRE TOUS LES SAMEDIS JUSQU'A L’OBTENTION DE NOS REVENDICATIONS
Pfff ....Ça fait 3 jours que je reçois rien, que je suis là comme un con, à donner de l’air frais à une tomate qui pourrit tranquillement. Son jus fait doucement une auréole bien acide sur la vitre du bac à légumes… Si on ajoute le morceau de beurre rance et le chutney de mangues ouvert depuis des plombes, on peut pas dire que je sois au sommet de ma gloire.
J’ai connu des jours plus heureux. Et oui, quand elle va bien c’est plutôt Byzance : légumes à foison, du fromage en veut tu en v’là et le p’tit must parfois de bons yaourts, genre desserts au chocolat… Hmm. Je résonne des papiers froissés du marché, des feuilles de salade qui crissent, pleines de terre, les bouteilles de bière s’entrechoquent dans un tintement cristallin et même des fois un petit Chardonnay vient égayer la boutique !
Quand Elle est là, ma porte s’ouvre et se ferme, je me vide petit à petit, tellement heureux de l’entendre cuisiner en chantonnant sur fond de musique rock ou jazz. Elle improvise un peu, sort des aliments, les remet quand ils ne lui serviront pas, émince ceux qui vont dans la recette. Martèlement régulier du couteau, casseroles qui chantent, ébullition des liquides. Ça tâche, ça chauffe, la petite pièce sans aération se remplit de buée. Elle est aux anges.
On toque à la porte, une voix masculine, ils s’esclaffent, dansent à deux, goûtent au plat. Il se répand en compliments. Le doux plop d’une bouteille qu’on débouche. Les fourneaux s’arrêtent, ils s’assoient pour manger. Entre deux bouchées des petits gloussements, des baisers langoureux, de légers soupirs…
Et voilà qu’un jour l’autre décide d’aller faire sa vie ailleurs… Et ça recommence, Elle va se laisser dépérir. C’est reparti pour quelque temps, l’effet petit vent de banquise à perte de vue, quand elle ouvre ma porte sans conviction. Ah ça, un chagrin d’amour n’a jamais rempli un frigo !!
***
Le Frigo – 2
Et c’est reparti… La porte s’ouvre et une tête dans l’ouverture me regarde avec douceur. Ah non… il regarde les bières. Il en prend une, me referme et s’en va.
Les Habitants de la coloc m’ont relégué dans la pièce du fond, la buanderie, à côté du cabinet d’aisances. Je passe ma vie à regarder la machine à laver tourner sur elle-même et j’envie terriblement l’étagère d’à côté qui regorge de boîtes de conserve. Je suis le frigo à bières… celui qui se meurt tranquillement la plupart du temps, mais qui a, tout de même, il faut l’avouer, un sacré rôle à jouer pendant les fêtes que donnent les Habitants.
Alors là, je n’arrête pas, je suis un Tetris vivant, entre cannettes en métal, cannettes en verre, grandes bouteilles, vins blancs et rosés… L’été, je peux même me payer le luxe d’abriter brochettes, merguez et autres grillades marinées !
La machine à laver fait un peu la tronche parce que bon, qu’est-ce que je me marre ! Ça me change de sa spirale infernale…
Au début de la soirée, ils sont bien les Habitants, ils gèrent leur truc. Ça se retrouve à coup de grandes claques dans le dos et d’embrassades et vas-y que je te sers un verre, ah bah une bière, va te servir dans le frigo du fond, la pièce à côté des toilettes ! Et c’est le défilé, on m’ouvre doucement, ou d’un coup sec, on hésite devant les plaisirs que j’ai à offrir, on se tâte on se décide, on ferme la porte, qu’on rouvre parfois aussitôt, on avait oublié de prendre une bouteille pour Machin.
Les heures tournent, et moi je me vide, mais eux se remplissent. Les pimpants du début commencent à tanguer, ça manque de tomber en arrière en ouvrant la porte, ça hésite longtemps même s’il ne reste que le pack de Kro dont personne ne veut… Ils se retrouvent à deux, puis trois, ça papote ça me laisse ouvert, ça s’esclaffe ou ça se roule de sacrées galoches… Quelques-uns se confient à moi parfois, je sens bien l’importance de mon rôle à ce moment-là, mais je regrette tellement de ne pas pouvoir leur répondre.
Petit à petit, j’ai de moins en moins de passage. Les derniers survivants ne se rappellent même plus de leurs noms, des fois quelqu’un vient installer son lit de fortune à mes pieds, faute de place dans le reste de la maison. Et là, quand enfin tout le monde dort, que les ronflements sifflent à l’unisson, dans une odeur de cendrier alcoolisé, je soupire d’aise en me disant : Vivement la prochaine !
“Gendarme Fougasse, allez jeter un œil à la cabane au fond de la cour !”
Il maugréait le gendarme Fougasse en faisant crisser ses chaussures à clous sur les gravillons blancs.
Toujours pour moi les ordres pourris : il fait au moins 40 degrés dans cette cour… C’est pas à moi qu’on aurait dit de visiter les étages, ou encore mieux d’aller explorer les caves… assez joli le pavillon d’ailleurs, un peu vieillot quand même. Pas beaucoup de sous pour les réparations la Vieille…
Il savait d’avance ce qu’il trouverait dans cette cabane : le bric à brac habituel du jardinier : pioches et râteaux, bottes et galoches, paniers hors d’âge, tabouret pour faire la pause… Le chef voulait l’occuper, c’est tout…
La porte était ouverte. Pas méfiante la Mémé. Un moment pour s’habituer à la pénombre après la lumière aveuglante, et il s’avança un peu. Surprise ! Tout y était, comme prévu, mais parfaitement rangé, outils au garde à vous dans les râteliers, chaussures sur les étagères, arrosoirs alignés par taille et le frigo dans le fond. La présence d’un frigo dans une cabane de jardin ne l’étonnait pas plus que ça, il avait quasiment le même dans son atelier, un vestige des années 60 décoré comme celui là de vénilia bariolé. Pratique pour ranger les clous, ficelles et autres petits objets indispensables.
Rien à trouver dans un endroit pareil. Sour la tôle ondulée du toit la chaleur devait être encore plus étouffante. Il faillit faire demi tour, « après tout un coup d’oeil c’est un coup d’œil »
Mais retraverser la cour et y faire le planton en attendant les autres… au dessus de ses forces.
Là au moins il était à l’abri du soleil et des graviers aveuglants. Il traversa jusqu’au frigo.
La lumière lui sauta au visage en même temps que le froid. Il était branché ! Bizarre ! Et encore plus bizarre son contenu. Des conserves, beaucoup de conserves soigneusement étiquetées. On ne met pas des conserves au frigo. ! Elle devait perdre un peu la boule la Vieille…
Sur la clayette supérieure les confitures, de jolis pots tous pareils recouverts de cellophane et d’un chapeau en vichy mauve. Sur l’étiquette, une écriture fine, un peu penchée, un peu tremblée …abricot, poire, mirabelle…
La fraîcheur qui émanait de l’ensemble était délicieuse. Le Gendarme Fougasse attrapa le tabouret et s’installa devant la porte grande ouverte. Il enfila ses gants, bien décidé à prendre son temps pour un inventaire particulièrement méticuleux.
C’est au fond de la troisième pile qu’il trouva le bocal, dissimilé derrière les autres. Même format, mais pas de capuchon mauve et pas d’étiquette. A l’intérieur une boule de sopalin avec des traces noirâtres ! Une truffe ! C’est ainsi qu’il les conservait lui au fond du frigo quand la cueillette du dimanche avait été bonne. Il eut des visions d’omelettes baveuses et la tentation de mettre dans sa poche une possible pièce à conviction…
Il dévissa le pot. L’odeur le fit tomber à la renverse.
Le gendarme Fougasse venait de trouver l’objet de la perquisition, ce que tout le monde cherchait depuis huit jours :
Dans son école, en bas des tours du quartier, ici encore plus qu’ailleurs, l’autre, c’est tout le monde.
Dans cette banlieue, l’étrange, la saveur inconnue, le bizarre et le pas pareil sont partout. Elle baigne dedans depuis qu’elle est née. Et ne saurait s’en passer.
Chaque matin, elle retrouve Désiré, un de ses camarades, dans l'entrebâillement d’une porte ouverte sur la cour de l’école. Toujours, il balade son petit chariot transportant un lapin blanc au regard figé. Désiré n’est jamais vraiment descendu sur terre, une partie de lui est resté suspendue aux nuages. Son corps ne touche pas, il boit la matière, ce qui la rend parfois insupportable et le met très en colère. C’est au pied de cet arbre, qu’ils se rencontrent chaque matin.
Chaque matin, elle l’accompagne dans sa descente. Joignant sa main à la sienne, ensemble, ils traversent la cour de l’école. Tout au fond, près du grillage qui sépare petits et grands enfants, le tilleul est là, majestueux. Chaque matin, il les enlace. Les corps s’enracinent. Dans un battement atemporel, les deux enfants atterrissent en douceur, liant ciel et terre pour démarrer la journée.